Les propos du grand Mufti à l’encontre des Iraniens continuent à faire réagir. Entre enjeux géopolitique et guerre idéologique, Dr Zilé Soilihi estime que le grand Mufti s’est aventuré dans un terrain qu’il ne maîtrise pas. Ces propos qualifiés « dangereux », pourront avoir un impact conséquent pour les Comores. Selon Dr Zilé, le pays devrait adopter une position de neutralité et faire appel à une désescalade.
Les propos du Grand Mufti à l’encontre des chiites ont suscité un vif scandale. Certains les jugent hors du cadre d’un discours religieux, tandis que d’autres estiment qu’ils reflètent une lecture conforme aux règles sunnites. Quelle analyse en faites-vous ?
Le Grand Mufti s’est trompé de registre. Sa mission première est d’apaiser et de rassembler, non de semer la division entre musulmans. En tenant de tels propos, il s’est aventuré sur le terrain complexe de la géopolitique, qu’il ne maîtrise manifestement pas. Qualifier les chiites de « criminels » constitue une sortie particulièrement dangereuse. Ce type de déclaration, irresponsable, pourrait avoir des répercussions négatives pour les Comores. Il est d’ailleurs surprenant qu’aucune réaction officielle du gouvernement ne soit venue condamner ces propos. Il convient de rappeler que l’Iran n’a pas attaqué directement l’Arabie saoudite, mais a principalement ciblé des bases et intérêts américains. Téhéran estime subir une agression majeure de la part d’une coalition israélo-américaine et considère agir dans le cadre d’une logique de riposte. Dans cette perspective, ses actions peuvent prendre des formes directes, comme des frappes de missiles balistiques contre Israël, ou indirectes, en visant des intérêts américains ou israéliens à travers le monde. L’Arabie saoudite, en tant qu’alliée des États-Unis, peut ainsi être perçue comme un prolongement de ces intérêts dans un conflit de nature asymétrique.
Les Comoriens condamnent les attaques iraniennes contre les États du Golfe, perçues comme s’inscrivant sous un parapluie israélo-américain. Quelle lecture en faites-vous ?
Il s’agit, à mon sens, d’une erreur de jugement. Les Comores sont un petit État qui a bénéficié d’aides aussi bien de l’Iran que des pays du Golfe, ainsi que d’autres grandes puissances. Dans ce contexte, nous n’avons aucun intérêt à prendre parti pour l’un ou l’autre des belligérants. La position la plus responsable serait d’adopter une neutralité stricte et d’appeler à la désescalade. Au contraire, certaines déclarations publiques contribuent à attiser les tensions et traduisent une certaine immaturité politique.
L’économie mondiale est fragilisée depuis le début du conflit au Moyen-Orient, et les petits États comme les Comores sont particulièrement exposés. Quelles solutions proposez-vous pour renforcer l’économie nationale ?
Effectivement, ce conflit représente un danger sérieux pour notre pays. L’économie comorienne, déjà fragile, risque de subir une crise sans précédent, notamment en raison de la flambée des prix du pétrole, dont nous dépendons fortement. Il est urgent de mettre en place une politique de constitution de réserves stratégiques afin d’amortir les chocs liés à cette hausse. Par ailleurs, notre économie repose largement sur les importations. Il devient donc essentiel de diversifier nos circuits d’approvisionnement, en réduisant notre dépendance aux routes maritimes sensibles, notamment celles passant par le détroit d’Ormuz.
Un missile de longue portée a été lancé en direction de Diego Garcia, à proximité des Comores. Cet acte est interprété comme un message fort de l’Iran. La position comorienne peut-elle avoir un impact dans ce contexte ?
Le tir de missile vers Diego Garcia s’inscrit dans la même logique stratégique évoquée précédemment. Il semble d’ailleurs que ce missile se soit abîmé en mer, sans atteindre sa cible. Dans ce cas précis, c’est bien la base militaire américaine qui était visée. Il faut mesurer les risques d’un tel contexte : si un conflit ouvert entre grandes puissances venait à éclater et que notre pays était perçu comme abritant des installations ou des intérêts liés à l’un des camps, nous pourrions devenir une cible. La prudence diplomatique est donc essentielle. Notre sécurité dépend largement de notre capacité à rester en dehors de ces logiques d’affrontement.
Propos recueillis par Kamal Saïd Abdou









