Dans un contexte de tension diplomatique entre Paris et Moroni autour de l’intégration de Mayotte dans la COI, Me Fahmi Said Ibrahim, ancien ministre des Affaires étrangères comorien a abordé plusieurs sujets notamment la déclaration de la partie comorienne en marge du 40 ème conseil des ministres, le double discours de l’Etat comorien sur Mayotte mais aussi le retrait des Comores dans la COI pour une autre organisation régionale.
En marge du 40ᵉ Conseil des ministres de la Commission de l’océan Indien (COI), la France a réaffirmé sa volonté d’intégrer Mayotte à l’organisation, tandis que les Comores s’y sont fermement opposées en invoquant le droit international. Quelle analyse faites-vous de cette nouvelle confrontation diplomatique ?
À propos de l’adhésion de Mayotte à la COI, Je pense que le président Azali et son ministre Mbae ont parfaitement eu raison de refuser que Mayotte intègre la Commission de l’océan Indien (COI). La France ne peut pas être représentée par deux entités au sein de cette organisation, indépendamment de la question de fond, qui relève de la souveraineté des Comores sur Mayotte, conformément aux résolutions des Nations unies.
Par ailleurs, il ne s’agit pas d’une confrontation entre les diplomaties française et comorienne, mais d’une nouvelle tentative d’imposer la loi de la force au détriment de la force du droit. Cette interprétation du droit international porte atteinte aux valeurs que la France prétend défendre ainsi qu’à son image dans le monde. En tant que Franco-Comorien, je suis profondément gêné par la politique française à l’égard des Comores, si tant est qu’il existe une véritable politique, autre que la volonté de maintenir illégalement sa présence à Mayotte.
Depuis près de cinquante ans, l’État comorien revendique sa souveraineté sur Mayotte. Dans le même temps, les autorités comoriennes renforcent les mesures visant à limiter les départs clandestins de leurs ressortissants vers cette île. Comment analysez-vous cette situation, que certains qualifient de contradiction ?
La diplomatie comorienne manque effectivement de cohérence sur cette question, et vous avez raison de le souligner. Il faut être clair: soit nous revendiquons sincèrement que Mayotte est comorienne, soit nous assumons ouvertement que nous violons notre propre Constitution et les résolutions des Nations-Unies. Continuer à revendiquer Mayotte tout en collaborant activement avec les autorités françaises pour empêcher les Comoriens de se rendre chez eux, contrairement à l’esprit et à la lettre de notre Constitution et aux résolutions des Nations unies, soulève une question majeure de cohérence, tant aux yeux de la communauté internationale que du peuple comorien. Cette politique ne résoudra rien. Elle permet simplement de gagner du temps et d’éviter de froisser nos partenaires français. Pourtant, la question de Mayotte mérite une approche différente, sereine et apaisée.
Nous devons avoir le courage de nous dire la vérité et de rechercher, dans la transparence, un terrain d’entente acceptable pour tous. Cela exige de l’imagination politique et une volonté sincère de dialogue. D’ailleurs, ils sont de plus en plus nombreux en France, intellectuels, universitaires, responsables politiques notamment des élus, à considérer qu’il fut une erreur politique de conserver Mayotte au détriment de l’intégrité territoriale des Comores. En 1974, le président de la république français, Valérie Giscard d’Estaing avait pourtant affirmé lors de la deuxième réunion de presse de son mandat, le 24 octobre 1974, actualités Comores que: « Était-il raisonnable d’imaginer qu’une partie de l’archipel devienne indépendante et qu’une île, quel que soit la sympathie qu’on puisse éprouver pour ses habitants, ait un statut différent ? Je crois qu’il faut accepter les réalités contemporaines. Hélas, la suite nous la connaissons.
Vous avez, à plusieurs reprises, plaidé en faveur d’un retrait des Comores de la Commission de l’océan Indien. Quelles sont les raisons qui motivent cette position et quelles alternatives proposez-vous pour la diplomatie comorienne ?
Très sincèrement, la COI ne nous apporte que peu de bénéfices. Nous devrions envisager de quitter cette organisation, qui sert davantage d’autres intérêts que les nôtres. Je suis convaincu que notre avenir se trouve au sein de la Communauté d’Afrique de l’Est (East African Community). Il s’agit de notre environnement naturel. Sur les plans culturel, historique et humain, nous partageons davantage de similitudes avec les Tanzaniens, les Kényans, les Rwandais, les Burundais et les Ougandais qu’avec les Réunionnais, les Seychellois ou les Mauriciens.
Madagascar constitue certes une exception, en raison de notre histoire commune et des liens anciens qui unissent nos peuples. C’est avec ce pays que nous devrions développer une coopération particulièrement soutenue. D’ailleurs, si les Comores venaient à quitter la COI, rien n’empêcherait Mayotte et les descendant des colons de sainte Marie installés à Mayotte d’intégrer cette organisation si tel était le souhait de la France. Pour réussir notre intégration dans l’espace est-africain, le gouvernement devrait mettre en œuvre une politique ambitieuse visant à promouvoir l’apprentissage du swahili et de l’anglais. L’anglais constitue le véritable passeport des générations futures. Nous devons évidemment continuer à enseigner le français à nos enfants, car il demeure une langue magnifique, porteuse d’une grande richesse culturelle et intellectuelle. Toutefois, pour construire notre avenir économique et renforcer notre intégration régionale, l’anglais et le swahili seront des outils indispensables.
Une vidéo montrant une femme comorienne violemment maltraitée par des militaires français à Mayotte a suscité une vive émotion sur les réseaux sociaux. Pourtant, les autorités comoriennes sont restées très discrètes sur cette affaire. Comment interprétez-vous ce silence et quelles auraient dû être, selon vous, les réactions de l’État comorien ?
Le silence des autorités comoriennes sur les violences subies par des ressortissants comoriens est regrettable. Il s’agit de ressortissants comoriens qui auraient été maltraités par les forces de l’ordre d’un pays qui se présente comme la patrie des droits de l’homme. Ces images ne me rendent pas fier en tant que Français. Et sur ce point, je pense que mon compatriote Étienne Chapon, sera d’accord avec moi. Mais, en tant que Comorien, je suis tout aussi préoccupé par l’absence de réaction officielle des autorités de mon pays. Ce silence traduit une forme de démission face à une question aussi fondamentale que le respect des droits humains et de l’intégrité physique de toute personne.
Il y a quelques mois, une enquête publiée par le journal « Le Monde » a mis en lumière les circonstances de nombreux naufrages de kwassa-kwassa au large de Mayotte, en évoquant notamment les conséquences des politiques de contrôle aux frontières. Au regard du droit international et des faits rapportés, peut-on parler de crimes contre l’humanité, voire de génocide, ou ces qualifications vous paraissent-elles juridiquement inappropriées ?
Si les éléments constitutifs du crime de génocide ne semblent pas nécessairement réunis au regard du droit international, d’autres qualifications pénales pourraient néanmoins être envisagées. À la lumière des faits documentés par la presse, il ne fait guère de doute que certains comportements mériteraient une enquête approfondie afin d’établir les responsabilités éventuelles.
Si des faits comparables s’étaient produits en Europe, une procédure judiciaire aurait probablement été ouverte sans délai. Cette différence de traitement nourrit malheureusement le sentiment que la valeur accordée à une vie humaine n’est pas toujours perçue de la même manière selon les régions du monde. Ce qui me trouble le plus, c’est que ces actes auraient été commis par des représentants de la puissance publique d’un État qui se veut le défenseur universel des droits de l’homme. Dans ces conditions, comment la voix de la France, que nous aimons pourtant profondément, peut-elle encore être pleinement audible et crédible sur la scène internationale ? En tant que Français, j’en suis profondément attristé.
Propos recueillis par Dalia Abdou








