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Littérature/ Tarikazizi Ahamada : « Saison de détresse », le fruit de quinze ans d’écriture

Après plusieurs années d’écriture et d’engagement dans les domaines de la culture, de l’éducation, de l’information et de la vie associative, Tarikazizi Ahamada publie son premier ouvrage, Saison de détresse, aux Éditions Petra. Natif de Tsingoni, à Mayotte, et ayant grandi à Mdé Bambao, en Grande-Comore, l’auteur revient sur le parcours de son recueil de poèmes, les thèmes qui le traversent et la place de la poésie dans son parcours.

Vous venez de publier votre premier recueil, Saison de détresse. Que ressentez-vous après cette publication ?

La publication de Saison de détresse représente pour moi une grande émotion, l’aboutissement d’un long parcours. Ce livre n’est pas né en quelques mois mais il est le fruit de quinze ans d’écriture, de réécriture et de correction… Voir aujourd’hui ces textes réunis dans un ouvrage est pour moi une satisfaction profonde. Une satisfaction parce que cette parole trouve enfin un espace pour rencontrer les lecteurs qui vont découvrir mes maux qui n’ont pas pu être pansés par les mots.

Pourquoi avoir choisi le titre Saison de détresse ?

: Le mot « saison » évoque pour moi une période qui s’installe, dure et marque les vies. Il s’agit d’un vécu personnel qui est celui du peuple. C’est dans cette perspective que La détresse dont je parle n’est pas seulement individuelle. Elle est collective, sociale, politique et historique. Le recueil évoque les blessures d’un peuple confronté à la pauvreté, aux crises politiques, à la corruption, au chômage, à l’exil et à la perte de repères. Néanmoins cela ne signifie pas que tout est définitivement perdu. Même dans les périodes les plus sombres, il reste une possibilité d’espérer, de résister et de reconstruire.

Votre poésie est très engagée. Quel rôle souhaitez-vous lui donner ?

La poésie est pour moi une manière de témoigner, de questionner et de refuser le silence. Elle permet de mettre des mots sur des réalités parfois difficiles à exprimer autrement. Je ne considère pas la poésie comme un simple espace d’évasion. Elle porte la mémoire, dénoncer les injustices, interroger les responsabilités et donner une voix à celles et ceux qui ne sont pas toujours entendus. Au départ, j’écrivais par inspiration avant de m’engager à tout sujet qui touche la population. Cela demande un vrai travail d’écriture.

Votre parcours entre Tsingoni et Mdé Bambao influence-t-il votre écriture ?

Oui, profondément et pas seulement mon écriture mais ma vie au quotidien. Je suis natif de Tsingoni, à Mayotte, et j’ai grandi à Mdé Bambao, en Grande-Comore. Ces deux territoires font partie de mon histoire, de ma mémoire et de mon identité. Ils nourrissent mon rapport aux origines, à la famille, à la culture et à l’appartenance. Ils m’ont également permis de comprendre que l’identité peut être multiple et qu’elle se construit à travers les lieux, les rencontres, les souvenirs et les expériences. Comme me l’a dit Touhfat Mouhtare : “Le rapport à soi peut être défini comme un mouvement qui se construit à travers l’espace et le temps”. C’est à dire qu’elle considère le “chez soi” comme l’endroit où l’on s’installe pour construire une vie. Et comme le dirait Soeuf Elbadawi dans son livre Je suis un Blanc et je vous en merde : “Ici, vous êtes dans un pays de réfugiés. Tout le monde est étranger. Nous sommes tous des wadjeni.”

Dans mes textes, je parle de l’exil, de la séparation et de la difficulté de trouver sa place. Ce sont des thèmes qui ont une dimension personnelle, mais qui rejoignent aussi l’expérience de nombreuses personnes de l’archipel et de la diaspora. Sachant que nulle part, je ne suis vraiment pas considéré comme chez moi malgré mon intégration et mon amour.

Plusieurs poèmes abordent les crises politiques et sociales des Comores. Votre livre est-il aussi un regard critique sur la société ?

Le livre porte un regard critique sur certaines réalités mais son objectif n’est pas de désigner des personnes ou de donner des leçons. Lorsque la pauvreté, le chômage, la corruption, les divisions ou le manque de perspectives s’installent, ce sont souvent les populations, et particulièrement les jeunes, qui en subissent les conséquences. Et cela ne date pas d’aujourd’hui mais toute une “Saison de détresse”.  La poésie me permet d’exprimer cette inquiétude et cette douleur, tout en posant une question essentielle : comment reconstruire l’espoir et redonner confiance aux générations présentes et futures ?

Vous évoquez également les migrations et les drames en mer. Pourquoi ces sujets occupent-ils une place importante dans le recueil ?

Parce qu’il s’agit de réalités humaines qui continuent de marquer profondément les îles. Derrière chaque traversée, il y a des femmes, des jeunes, des enfants qui risquent leurs vies dans l’espoir de trouver une vie meilleure à Mayotte. Je voulais rappeler que ces drames ne doivent pas être réduits à des chiffres. Comme je l’ai souligné, la mer séparant Ndzuani et Maore demeure un cimetière marin.

Votre recueil aborde aussi des thèmes plus intimes, comme le deuil, l’amour et la famille. Pourquoi avoir mêlé l’intime et le collectif ?

Parce que les deux sont liés. Les crises collectives traversent les vies individuelles, et les douleurs personnelles sont aussi influencées par mon environnement social et historique. Le deuil, l’absence, la solitude, l’amour et les souvenirs font partie de l’expérience humaine. J’ai voulu que le recueil montre plusieurs visages de la détresse. Je ne pourrais pas me focaliser que sur le chagrin et c’est pour cette raison que la famille, l’affection et la transmission deviennent des forces qui me poussent à avancer.

Comment votre parcours professionnel et associatif a-t-il contribué à votre écriture ?

Depuis tout jeune, j’ai évolué, souvent bénévolement, dans les domaines de l’éducation, de la culture, de l’information et du milieu associatif. J’ai exercé comme animateur, bibliothécaire, enseignant et journaliste complété par mon expérience de 5 ans à l’aéroport international Moroni Prince Said Ibrahim où j’étais chef d’équipe. Ces expériences m’ont permis de rencontrer des personnes de différents horizons, d’écouter leurs histoires et de mieux comprendre certaines réalités sociales. Elles ont renforcé mon intérêt pour la transmission, le vivre-ensemble et la dignité humaine.

Vous avez créé le club littéraire Les Homoplumes en 2011. Quelle place cette initiative a-t-elle occupée dans votre parcours ?

La création du club des Homoplumes, initié par Sultane Abdourahim Cheikh et Mustoih Radjabou, a été une étape importante. Ce club a permis de créer un espace de rencontre, de lecture, d’écriture et d’échange autour de la littérature. Cette expérience a renforcé mon envie d’écrire et de participer à la valorisation de la création littéraire. Elle m’a aussi ouvert d’autres horizons associatifs régionaux et nationaux.

Quel message souhaitez-vous adresser aux jeunes qui écrivent ou qui souhaitent publier un livre ?

Je leur dirais de croire en leur voix et de ne pas attendre qu’elle soit parfaite pour commencer à écrire. L’écriture demande du temps, de la patience, des lectures, des corrections et parfois beaucoup de persévérance. Il ne faut pas craindre de parler de son histoire, de son territoire, de ses doutes ou de ses rêves mais sans pour autant vouloir çà tout prix être publié pour figurer sur la liste d’auteurs comoriens ou avoir un nom dans la communauté. Il est très regrettable de voir que nombreux sont les jeunes qui sortent des centaines d’euros dans leur proche pour être publiés sans chercher à connaître la maison d’édition. Je les conseille à beaucoup lire et à participer à des ateliers si l’occasion se présente et s’intéresser aux différentes sortes de contrats des maisons d’édition avant de s’y lancer…

Après Saison de détresse, quels sont vos projets ?

Ce recueil n’est pas ma première écriture. Avant de découvrir le monde poétique, j’avais commencé à écrire une histoire, qui sera probablement mon prochain ouvrage. A l’instant T, j’ai au total trois manuscrits dont les deux méritent d’être retravaillés. Mais en ce moment, je vais à la rencontre des lecteurs à travers des présentations et échanges autour du recueil. J’ai également participé à des rencontres littéraires notamment le marché de la poésie, le salon du printemps de L‘Autre Livre ainsi que le salon du Livr’ouvert, couleur d’orange. Au début, j’avais juste l’idée de partager mes vécus à travers un recueil de poèmes et un roman mais aujourd’hui, cet amour de l’écriture ma passionne et je continuerai à écrire. Saison de détresse est une étape importante de mon parcours littéraire. J’ai encore des histoires, des souvenirs, des interrogations et des engagements que j’aimerais partager avec mes lecteurs et passionnés de mes histoires.

Un dernier mot pour les lecteurs ?

J’espère que chaque lecteur pourra trouver dans Saison de détresse une émotion, une question, un souvenir ou une part de lui-même. J’aurais pu tout garder en moi et pourtant j’ai choisi de partager mes maux à travers des mots ancrés par l’encre dans le papier. Je souhaite que ce livre soit reçu comme une invitation à écouter les blessures, à préserver la mémoire, à défendre la dignité humaine et à ne jamais renoncer à l’espoir. Qu’on soit les leaders actifs d’aujourd’hui et de demain pour l’avenir fructueux de nos progénitures. Que chacun mène son combat pour l’intérêt général. En ce moment, la plume reste mon arme fatale pour dénoncer les plaies pansées sans être soignées.

Propos recueillis par la rédaction

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